De Bex à Sion par le Mont Anzeindaz, 1786

Le premier village valaisan qu’on rencontre par la route que nous venons de suivre est Aven, et ce que j’ai à dire de ses habitants convient à peu de choses près aux autres villages situés entre la Lizerne et la ville de Sion. Le paysan y est en général fort à son aise, parce qu’il a prés, champs,, vignes et pâturages, et que son terrain assez fertile en lui-même n’exige pas une culture bien perfectionnée : un vin passable., s’il était mieux soigné, un pain de seigle d’une bonne saveur, une grande abondance de fruits, de beurre et de fromage, voilà ce qu’on trouve chez la plupart ; aucun objet de luxe moderne n’y a encore pénétré, pas même le café, qui perce partout. Il leur manque des plantations de pommes de terre, et je ne leur pardonne pas leur négligence à les introduire chez eux, ni leur mépris pour le plus utile des présents que nous ait fait l’Amérique.

Les chevaux y sont presque inconnus ; la difficulté des routes fait qu’on ne s’y sert que de mulets ; le paysan le plus pauvre en a un, et le plus riche souvent six ou huit. Ce sont les mulets qui portent les gerbes dans les granges, les vendanges sous le pressoir, les engrais sur les champs : Ils vont chercher les fromages dans les montagnes, le bois de chauffage dans les forêts ; on les attelle, on les monte, et le paysan, où qu’il aille, est toujours sur son mulet.

Rien n’égale l’hospitalité de ces villageois : Dès qu’ils voient passer un étranger, ils l’appellent du nom de sage (c’est leur titre d’honneur, le mot de monsieur leur est presque inconnu) : ils le font entrer dans leur cave, qui est la pièce la plus propre de la maison ; on s’assied sur de grands madriers ; un tonneau renversé sur son fond sert de table : Le paysan y met des verres, et s’il est riche, des gobelets d’argent ; il vous offre du pain, du vieux fromage, des œufs… et plus longtemps vous resterez avec lui, fut-ce la moitié de la nuit à manger, à boire, à causer, plus il sera content de votre visite. Il ne s’agit pas de vouloir le payer ; ce serait l’offenser, et il vous répondrait : « Me prenez-vous pour un cabaretier ? »

Il quittera même son lit pour vous l’offrir… Mais à tout prendre, il vaut mieux dormir sur le foin ou sur la paille dans la grange. Tout en se louant de l’hospitalité helvétique de ces bonnes gens, on ne peut s’empêcher de blâmer l’excessive malpropreté de leurs habits et de leurs maisons : Leurs aliments même ne sont guère tentatifs ; ils n’attaquent leurs provisions de beurre et de viande salée que quand il faut les disputer aux vers ; Et le voyageur fera bien de se contenter de pain, de fromage, d’œufs et de lait, après avoir pris soin de laver lui-même les vases dont il veut se servir. Cette malpropreté est sans contredit nuisible à la santé, et le désordre qu’elle entraîne, contraire à l’économie domestique.

Leur langage est un patois assez doux en lui-même, mais dur par la manière gutturale dont ils le prononcent ; quoique j’entende assez bien les divers patois de la Suisse française, je ne compris d’abord rien au leur, à cause de la terminaison de la plupart de leurs mots allongés d’un o ou d’un a : cependant, peu à peu, je m’aperçus qu’ils se servent d’une foule de mots presque latins : par exemple, mino de minor, est chez eux un petit garçon ; cellay de cella, une cave ; cabé de scabellum, une chaise ; neura de nurus, une belle-fille ; maio de major, un vieillard ; mayen de majus, leur habitation de montagne (mayen > mai, mois où l’on y va) ; fratzi de frangere, briser, etc.

Ils ont aussi plusieurs mots dont il faut puiser, je crois, l’étymologie dans l’ancien celtique : matta, une fille ; maton, un garçon ; fimalle, une boucle de soulier ; bretzi, chercher, etc.

On pense déjà que dans le temps des proscriptions, et surtout dans les siècles où les peuples du Nord ravagèrent l’empire d’Occident, les familles romaines vinrent chercher un asile dans ces montagnes et se mêlèrent peu à eu avec les habitants du pays ; une connaissance plus étendue de leur patois et de leurs usages vérifierait sans doute cette tradition.

Extrait du Conservateur suisse de 1855 – (sign. P.B. > Bridel)
Récits, contes et légendes de Conthey
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